Dossier de presse

"Mouvement.net" mars 2008

Des clowns au bord de l’implosion

Les nouveaux clowns

 

date de publication : 13/03/2008 // 8732 signes

 

Les clowns des années deux mille ont pour nom Boudu, Ludor Citrik, Jackie Star ou encore Antigone. Tous singuliers, avec ou sans nez rouge, ces personnages appartiennent à la même famille recomposée, celle des êtres hors de toute normes, qui jouent avec la souffrance, la folie et la mort, tout en trimbalant une imparable pulsion de vie.

 

Depuis quelques années, on voit s’épanouir sur les planches une nouvelle tribu de clowns, tragiques, organiques, corrosifs. Enfants sauvages du clown élisabéthain et de l’auguste de piste, ces personnages détonants échappent à toute étiquette. Si, comme le souligne Thierry Voisin dans le dossier du magazine Stradda consacré au sujet(1), la tentation est là de parler de clown « nouveau », le risque est grand de créer une énième catégorie. D’une part parce qu’à vouloir enfermer ces auteurs-interprètes clownesques dans une seule petite case, on détruit ce qui fait la force de ce courant artistique : sa multiplicité. Ensuite parce que ces êtres insaisissables qui « échappent à toute nomenclature » sont chacun le fruit d’un engagement personnel total.

 

Les personnages créés par Cédric Paga ou Charlotte Saliou, par Bonaventure Gacon ou Adèll Nodé-Langlois sont uniques. Ils sont comme des masques faits de chair et d’énergie, sculptés avec le temps par celui qui le porte, et en perpétuel mouvement.

Derrière le fard ou le nez rouge, nous assistons à la mise à nu d’un être, en proie à des pulsions contradictoires, destructrices ou créatrices ; à des états d’âmes complexes, dérisoires ou existentiels, qui agitent tout le corps. Car ces clowns de la nouvelle génération accordent dans leur partition une place centrale au langage corporel. Leurs corps, exubérants ou massifs, souvent frénétiques, sont comme une fenêtre grande ouverte sur la conscience des personnages. « Ce sont les dernières bêtes de scène », résume André Riot-Sarcey, pédagogue et metteur en scène de la compagnie Les Nouveaux Nez(2). Et des bêtes comiques avec ça, car leur appétit pour le public est bel et bien là. Le rire s’empare de nous par surprise et nous fait entrer dans un cercle d’humanité, car rire de ces individus grotesques, fragiles ou simplement bêtes, c’est finalement accepter de nous regarder nous-même. Autant le dire, ce rire est à mille lieux du rire cynique et conformiste déclenché par les comiques cathodiques. Comme les tricksters des contes, ces sorciers archaïques à la fois idiots et géniaux, puissants et maladroits, reliés aux racines du monde et de l’enfance, ces clowns d’aujourd’hui perturbent nos repères. Avec eux, laideur et beauté, jubilation et tragique, vie et mort cohabitent en un seul point.(...) 

 

Avec Antigone d’Adèll Nodé-Langlois – l’une des dernières nées : elle est apparue sur les planches en 2007–, nous sommes au cœur du tragique, sur le fil entre la vie et la mort. C’est d’un enterrement qu’il s’agit : Antigone, nez écarlate, cheveux hirsutes et regard poignant, procède aux rituels de mise pour inhumer Polynice. Elle peut repeindre la vie en blanc et jouer une mélodie sur son bandonéon, elle sait que tout est joué d’avance : au bout de son destin maudit il n’y a que la mort. Mais le clown n’habite que le présent. Alors, au centre du cercle de terre, avec toute la vie possible, les doigts dans la matière organique, elle embellit la mort, et danse sur sa propre tombe. Le rire nous traverse, mais ce que l’on retient c’est sa lucidité brûlante et sa sensibilité à vif qui lui donne épaisseur humaine qui noue la gorge.

 

(...) Pour Giovanna d’Ettore qui, elle-même, pratique cet art, le clown est impossible à définir : « Il est à la fois trivial et métaphysique. Là, est le vertige. Il est dans l’abstraction totale et en même temps il est extraordinairement concret. Il est simplement une métaphore de l’humain. » Cela voudrait dire quelque part que nous avons les clowns que l’on mérite… Alors si, parmi la nouvelle génération, les clowns sont aussi nombreux à nous envoyer une si grande férocité, c’est peut-être pour répondre à la violence du temps présent – c’est ce que pense Alain Gautré, homme de théâtre et spécialiste du clown : « On peut avoir l’impression que le clown tend vers une dimension bouffonne, comme si notre époque était devenue moins sensible à la fragilité du clown, et qu’il fallait à ce dernier, pour faire entendre son humanité, être dans l’excès et une certaine violence. »(3) Comme si seul un corps tonitruant pouvait couvrir le vacarme ambiant pour faire entendre un cri d’amour.

 

Naly Gérard 

 


 

Noter cette rubrique

10/10 sur 1 vote

Sélectionnez une note puis validez par "Noter"
Dernière mise à jour de cette rubrique le 31/03/2008